À propos

J’étais au collège, en cinquième. En cours de français quand une musique sublime venue de la classe voisine me submergea. J’étais hypnotisé. Je me levais sans entendre les protestations du professeur ; je sortis. Les classes étaient en ligne le long d’un couloir avec de hautes vitres. Devant le tableau noir, une jeune femme jouait d’un instrument étonnant et merveilleux. Elle m’aperçut et m’invita à entrer. Elle me montra son violon, j’étais fasciné, comme si je retrouvais une partie de moi-même. 

Ainsi le violon était-il entré dans ma vie, il n’en est jamais sorti.

Le samedi suivant je construisis mon premier instrument avec du bois et du carton. Puis beaucoup d’autres. J’avais décidé d’être luthier ; on se moquait de moi. 

Les années passèrent. Devenu instituteur, je passais mes soirées et mes dimanches chez un luthier à Limoges, où j’appris enfin à construire un violon. Le premier instrument, digne de ce nom, mais à mon sens très médiocre, fut essayé par Ivry Gitlis qui me proposa d’intervenir auprès d’Étienne Vatelot pour qu’il me prenne dans son atelier.

Ma grande erreur fut de ne pas y aller, mais Paris me faisait peur. J’étais marié, j’avais deux tout petits enfants… J’aurais pu m’installer dans un magasin de musique, mais seule la construction m’intéressait et le son de mes violons ne me satisfaisait pas. Il y manquait quelque chose d’indéfinissable, comme un reflet de mon âme. Alors, devenu romancier, ce qui me laissait beaucoup de temps libre, je poursuivis seul mon long apprentissage.

Malgré quelques progrès dans la sonorité, je n’étais toujours pas satisfait. Je décidai donc d’explorer un autre domaine proche de la lutherie, mais souvent ignoré par les luthiers : le bois. Pendant plusieurs années avec mon épouse, nous avons arpenté les forêts du Jura, nous avons noué des contacts amicaux avec les forestiers.

Les gens du cru m’apprirent à reconnaître les arbres qui chantent avec lesquels, quelques années plus tard, je construisis mes premiers véritables violons. Et le son me convenait ; je pouvais donc réaliser mon vieux rêve : devenir luthier professionnel après une quarantaine d’années d’apprentissage.

Homme double, je pratique deux métiers d’apparence très différents et qui pourtant se rejoignent par bien des aspects. Je continue d’écrire des romans et je construis des instruments destinés à donner du bonheur à ceux qui les jouent. 

Photo de Gilbert Bordes montant un instrument